
Portraits imaginaires
L'idée des “Portraits imaginaires” est née à la fin des années nonante. Nous étions encore très loin ...
Passionné d'ordinateur, j’explorais les possibilités que commençait à offrir l'informatique pour la photographie. Dans le prolongement de mon travail au musée de zoologie, j'ai ainsi réalisé une première série intitulée "Faune lausannoise", une galerie de personnalités de la vie lausannoise présentées parmi les animaux dans les vitrines du musée. Ce premier travail utilisant les techniques du photomontage a été exposé à Lausanne début 1998.
J'aimais beaucoup les travaux des photographes du magazine Rolling Stone, et tout particulièrement l'univers de Mark Seliger. Mais aussi bien sûr ceux de Jean-Baptiste Mondino et l'imagination débridée d'un Jean-Paul Goude ou d'un David Lachapelle. J'ai réalisé alors que ma pratique du reportage, du portrait et du studio, conjuguée avec les nouveaux outils informa- tiques pourrait me permettre d'explorer mon propre univers imaginaire. C'est ainsi qu'a germé ce projet qui commença à prendre forme au début des années deux mille. Mon approche visuelle commençant alors à prendre forme, la théâtralité de mes nouvelles images m'a tout naturellement conduit à me rapprocher du monde de la scène, de ses acteurs et de son public.
Philippe Krauer
Le Matin
Né à Lausanne en 1960, Philippe Krauer s'est lancé dans la photographie en freelance après avoir fréquenté les Beaux-Arts puis les bancs de la Fac de Lettres. Dès le début des années nonante il a collaboré étroitement avec la presse romande, 24 Heures, Le Matin, L'Hebdo, avant de faire partie de l'équipe de l'Illustré. Reprenant son indépendance en 1995, il réalise alors la série "Zoo-Logiques", travail noir-blanc sur les animaux du Musée cantonal de zoologie de Lausanne qui donnera lieu en 1997 à une première grande exposition conjointe au Musée de zoologie et au Musée de l'Elysée à Lausanne. En 1998, 'exposition "Faune lausannoise" sera sa première approche d'un travail à partir de techniques de photomontage.
"Fasciné par les univers informatique et numérique, dont il explore les méandres avec un bonheur et un enthousiasme d'enfant, il fait voler en éclat les frontières de la créativité, invente son propre langage, trafique, improvise et varie sans limites autour du thème de base qu'est la photographie. Ainsi, au fil de la quête artistique qu'il suit depuis toujours, Philippe Krauer crée des mondes surréalistes et poétiques, lisibles à d'innombrables niveaux, marie savamment des évidences qui sautent aux yeux à de subtils détails quasi subliminaux, en des ambiances aussi surprenantes que différenciées d'un "montage" à l'autre.
Cette variété d'atmosphères, sublimée pas le savoir-faire, permet de voyager dans des contrées magiques et oniriques
où alternent le kitcho-baroque, le totalement dépouillé, le féérique, le drôle, le fantastique, le dérangeant,
le tendre, l'étrange (...)"
Saskia Galitch - Le Matin - 2008
L'illustré
«A un certain moment, c’est moi qui obéis à ma photo !»
C’est un homme qui aime jouer avec la réalité. Et il ne faut pas lui parler de manipulation, il risque de vous faire un cours magistral et savamment argumenté. Pour finir par vous dire que la réalité n’existe pas. «Tout est interprétation, chaque regard s’empare de la réalité pour la faire sienne», explique le photographe lausannois Philippe Krauer, et c’est très bien comme ça.
Lui, cela fait déjà plusieurs années qu’il nous emmène dans des univers bien à lui. Notamment avec l’exposition Faune lausannoise, il y a dix ans, où une vingtaine de personnalités du cru se voyaient mises en vitrine, flanquées d’un animal totem, comme au musée d’histoire naturelle.
Cet autodidacte de 48 ans, qui aime travailler en indépendant − «le fondement de ma personnalité», dit-il−, a passé deux ans et demi au sein de la rédaction de L’illustré,mais il préfère de loin travailler en free-lance, le seul statut capable de lui laisser la liberté nécessaire pour exprimer son monde intérieur. Un peu comme un chercheur de nouvelles planètes, si ce n’est que son télescope est son appareil photo et que, contrairement à l’astronome qui ne fait qu’observer la Voie lactée, lui l’anime, la recrée de toutes pièces et de toutes les facettes. Ainsi sa nouvelle exposition, Portraits imaginaires, autant de portraits extraordinaires.
Univers onirique
Cela faisait une bonne dizaine d’années qu’il songeait à emmener différentes personnalités du monde des médias, du théâtre, de la politique ou de la culture dans son univers fantasmagorique.Un rêve, un défi auquel il avait envie de se mesurer au gré des évolutions du logiciel Photoshop, sa bible informatique, un outil fantastique dont il maîtrise depuis longtemps toute la complexité. Quarante portraits singuliers qui ont chacun leur histoire propre et nous font pénétrer dans un univers onirique foisonnant. Qui donnerait d’ailleurs du travail au psychanalyste de service s’aventurant à en répertorier les symboles.
Prenons l’exemple de la photo de Darius Rochebin, présentateur du journal télévisé, qui campe un cardinal dans une cathédrale qu’on croirait tout droit sortie d’un film de Tim Burton, réalisateur que Philippe Krauer admire. A partir d’une image prise dans les coulisses de la TSR avec le journaliste portant un costume de feutrine rouge, un cintre tenu à bout de bras, Krauer a assemblé et retravaillé chaque détail. «Je l’ai maquillé, j’ai embelli le costume, travaillé la lumière, ajouté les objets dans sa main, ajustant à chaque fois la géométrie, les angles.» Un travail d’orfèvre et de titan tout à la fois.
Pour construire l’intérieur de sa cathédrale, mélangeant le fantastique du gothique au flamboiement baroque, le photographe a utilisé une gargouille de la cathédrale de Dijon, des portiques de l’abbaye d’Einsiedeln, des calvaires bretons, un diable en bois de la forêt de Brocéliande, un squelette de gorille du Musée zoologique de Lausanne, et l’inventaire ne s’arrête pas là. Des semaines de pérégrinations, de la Bretagne à l’Ecosse en passant par Paris, Lucerne, Saint-Gall, Strasbourg et sa cathédrale, pour capturer tous les éléments nécessaires à nourrir son imaginaire. Ceux qui s’imposent à son instinct bien avant sa raison.
800 ciels dans sa base
Imaginez un travail quasi similaire pour les 39 autres portraits exposés au Théâtre du Crochetan, à Monthey. Philippe Krauer possède à ce jour quelque 50 000 éléments dans ses bases de données phénoménales, parmi lesquels 800 ciels. Contrairement à l’astronome, lui utilise ses ciels «pour mettre plus d’âme dans mes images». Un artisan, au fond, qui mélange, comme l’alchimiste, raison et instinct, savoir-faire et feeling.
Seul fil conducteur présent dans toutes les images : «L’univers de mes photos est poétique et sympathique, jamais méchant !» Comment sait-il qu’une image est réussie et, surtout, finie? «Je sens que la mayonnaise a pris lorsque les éléments choisis se fondent ensemble, qu’ils prennent leur place naturellement. Alors la photo se met à vivre, elle a trouvé son harmonie. A ce moment-là, c’est moi qui lui obéis !»
Patrick Baumann - L'illustré 2008
Musée de l'Elysée
L’imaginaire d’après zoologie La photographie a été conçue au XIXe siècle pour répondre aux besoins objectifs et aux fantasmes modernes de classification, de série ou de reproduction, même si paradoxalement les premiers résultats sur daguerréotype ont fourni des images uniques et difficilement reproductibles.
La photographie n’est pas née ex nihilo ou par hasard. Elle a été tributaire dès son apparition d’une longue tradition occidentale de la représentation qui débuta à la Renaissance. Elle reprit à son compte notamment la vision perspectiviste et le point de vue, et sembla également combler les idéaux d’imitation de la nature. Ses qualités artistiques et scientifiques sont reconnues dès 1839, date à laquelle les Académies des Sciences et des Arts furent réunies exceptionnellement, et très symboliquement, par le physicien français François Arago pour en marquer officiellement la naissance.
Dans le contexte scientiste et positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie, reconnue pour ses exceptionnelles qualités de figuration du réel, fut utilisée à vaste échelle pour explorer le monde, de l’infime globule rouge aux lointaines planètes. La photographie participe alors au grand projet d’appropriation symbolique du monde et des êtres, animaux, plantes et objets qui le peuplent, dans la filiation directe de l’utopie encyclopédique.
La photographie a cette particularité formidable d’être susceptible d’usages multiples, et le XIXe siècle en a fait largement la preuve, découvrant peu à peu les limites de l’objectivité de la photographie au profit de la subjectivité du photographe. Il n’existe alors pratiquement plus de domaine dans lequel elle n’est mise à profit, des hôpitaux psychiatriques aux études sur le mouvement, des soirées spiritistes aux voyages dans les îles.
Le XXe siècle transforme l’image que l’on s’était fait d’un art de la simple reproduction. Artistes, ethnologues et philosophes vont montrer que la photographie, même si elle est la trace indéniable d’une réalité quelconque, reste d’une grande ambiguïté, et que cette propriété fait précisément sa richesse.
Les surréalistes et les diverses avant-gardes des années 20 en quête de modernité rendront à la photographie ses lettres de noblesse en poussant de plus en plus loin les limites esthétiques d’un moyen d’expression désormais universel, largement popularisé par les magazines dans les années 30.
Le travail présenté ici fait référence à la tradition des sciences naturelles, en présentant des séries d’animaux dont le statut scientifique est indéniable. Il fait également référence à l’esprit des planches de l’Encyclopédiste, dans la mesure où sa présentation se prête à une interprétation esthétique qui n’est jamais prise en défaut, faut-il le souligner. Car l’intérêt principal de ce projet, et partant son succès, ne réside pas uniquement dans cette relation étroite entre l’art et la science, mais bien dans la preuve administrée que le sens de la photographie, loin de résider dans le contenu même de l’image, se loge dans la culture et l’inconscient de celui qui la regarde.
L’insolite et improbable collusion d’animaux réunis par le biais des artifices crée un monde incongru et paradoxal, comparable en tous points à l’imaginaire des contes et des fables. L’univers fantasmagorique - parfois effrayant - passe ici du constat à l’allégorie, de la typologie à la poésie.
C’est cette relation étroite entre l’art, la science et l’imaginaire qui met en abîme la fragilité acquise des certitudes, notamment celle supposée de la vérité des photographies. D’un musée imaginaire à l’autre, la photographie « naturalise », comme un génial taxidermiste, et redonne paradoxalement une forte apparence de vie à cet étrange cortège d’animaux figés dans leur artificielle plastique.
Daniel Girardin - Conservateur du Musée de l’Elysée







