Présentation

Enfant, je venais avec ma classe dessiner des animaux au Musée de Zoologie à Lausanne. J’habitais la campagne vaudoise et la compagnie des animaux m’était familière. Pourtant ceux du musée m’avaient touché d’une façon particulière. Ce n’était pas seulement dû à leur côté exotique, mais aussi à ces salles au style un peu désuet, à cette atmosphère particulière qui se dégageait de toutes ces vies figées dans l’éternité.

Lorsque je travaillais pour la presse magazine, je me suis promené une semaine parmi les animaux des zoos de Bâle et Zurich à guetter le bon cadrage, à chercher à comprendre la logique d’une situation, des rapports probables entre les animaux et à percevoir leur “feeling” pour me donner une chance d’anticiper et de saisir l’image juste.

Curieusement, j’ai retrouvé une démarche très proche en parcourant les vitrines du Musée de Zoologie à Lausanne. Il s’agissait avant tout de comprendre ce que chaque animal pouvait m’offrir, imaginer ce qui pourrait se produire si je provoquais quelque rencontre entre ces curieux personnages; et bien sûr inviter les esprits du monde animal à venir partager cette petite expérience avec nous.

Ce travail photographique est un rêve d’enfant. Ouvrir les cages de verre et réveiller les animaux du monde de la Belle aux bois dormant. J’espère m’être montré digne de la confiance qu’ils m’ont accordée sans réserve.

Philippe Krauer

Un rêve d'enfant

Enfant, je venais avec ma classe dessiner des animaux au Musée de Zoologie à Lausanne. J’habitais la campagne vaudoise et la compagnie des animaux m’était familière. Pourtant ceux du musée m’avaient touché d’une façon particulière. Ce n’était pas seulement dû à leur côté exotique, mais aussi à ces salles au style un peu désuet, à cette atmosphère particulière qui se dégageait de toutes ces vies figées dans l’éternité.

Lorsque je travaillais pour la presse magazine, je me suis promené une semaine parmi les animaux des zoos de Bâle et Zurich à guetter le bon cadrage, à chercher à comprendre la logique d’une situation, des rapports probables entre les animaux et à percevoir leur “feeling” pour me donner une chance d’anticiper et de saisir l’image juste.

Curieusement, j’ai retrouvé une démarche très proche en parcourant les vitrines du Musée de Zoologie à Lausanne. Il s’agissait avant tout de comprendre ce que chaque animal pouvait m’offrir, imaginer ce qui pourrait se produire si je provoquais quelque rencontre entre ces curieux personnages; et bien sûr inviter les esprits du monde animal à venir partager cette petite expérience avec nous.

Ce travail photographique est un rêve d’enfant. Ouvrir les cages de verre et réveiller les animaux du monde de la Belle aux bois dormant. J’espère m’être montré digne de la confiance qu’ils m’ont accordée sans réserve.

Philippe Krauer

Musée cantonal de zoologie

L'Arche de Noé revisitée Toutes les représentations de l'Arche de Noé montrent une lignée bien ordonnée d'animaux grimpant la passerelle de l'arche. Cette ordonnance va se retrouver dans la présentation systématique du monde animal dès le 18e siècle. Les scientifiques ont de tout temps cherché à classer, ranger, ordonner les espèces.

D'ailleurs dans les musées d'histoire naturelle, même si les présentations évoluent, ce souci de classification est omniprésent. Une simple visite à la Galerie de l'Evolution du Museum d'histoire naturelle à Paris vous le confirmera. Sur la plateforme du premier niveau vous retrouverez cette vision de l'Arche de Noé. Ce souci de la classification du monde animal est un sujet d'actualité puisque le monde entier parle de biodiversité. Pour estimer cette biodiversité mondiale il est important de pouvoir reconnaître et nommer chaque espèce.

Dans ce sens, les musées d'histoire naturelle jouent un rôle fondamental car ils détiennent dans leurs collections des représentants des espèces, parfois malheureusement disparues ou en voie d'extinction. Ainsi chaque spécimen est porteur d'une histoire. En effet il permet de savoir où vit ou vivait telle espèce, ou encore de comparer des spécimens pour leur identification. Par exemple les galeries d'exposition du Musée de Zoologie vous offrent plus de 3'000 spécimens de Vertébrés notamment, auxquels s'ajoutent les milliers, voire les millions d'individus stockés dans les collections scientifiques.

La démarche de Philippe Krauer est tout à fait différente, mais aussi complémentaire. Se promenant dans les galeries de notre Musée, il a choisi d'inviter un certain nombre d'animaux dans son studio. Mais il ne s'est pas contenté de les photographier, il leur a aussi offert la possibilité de se rencontrer. Ainsi l'oiseau lyre se présente au cobra royal ou encore le wallaby de Bennett saute devant la grue cendrée. Ces rencontres insensées permettent de découvrir la beauté et la complémentarité des formes animales. La notion de l'espèce s'estompe pour laisser notre regard percevoir l'incroyable diversité de la faune.

Jouant subtilement avec l'éclairage, Philippe Krauer redonne expression et vie à nos spécimens naturalisés dans une ultime posture. Les scientifiques trop rigoureux le traiteront d'iconoclaste; nous pensons en revanche qu'une telle démarche apporte à notre Musée une nouvelle dimension que le talent du photographe dévoile subtilement et pour notre plus grand plaisir. Un musée est un lieu de rencontre, où enfants et adultes doivent trouver encore quelques éléments de rêve. C'est dans cet esprit que s'inscrit le travail réalisé par Philippe Krauer.

Daniel Cherix - Conservateur au Musée de Zoologie

Musée de l'Elysée

L’imaginaire d’après zoologie La photographie a été conçue au XIXe siècle pour répondre aux besoins objectifs et aux fantasmes modernes de classification, de série ou de reproduction, même si paradoxalement les premiers résultats sur daguerréotype ont fourni des images uniques et difficilement reproductibles.

La photographie n’est pas née ex nihilo ou par hasard. Elle a été tributaire dès son apparition d’une longue tradition occidentale de la représentation qui débuta à la Renaissance. Elle reprit à son compte notamment la vision perspectiviste et le point de vue, et sembla également combler les idéaux d’imitation de la nature. Ses qualités artistiques et scientifiques sont reconnues dès 1839, date à laquelle les Académies des Sciences et des Arts furent réunies exceptionnellement, et très symboliquement, par le physicien français François Arago pour en marquer officiellement la naissance.

Dans le contexte scientiste et positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie, reconnue pour ses exceptionnelles qualités de figuration du réel, fut utilisée à vaste échelle pour explorer le monde, de l’infime globule rouge aux lointaines planètes. La photographie participe alors au grand projet d’appropriation symbolique du monde et des êtres, animaux, plantes et objets qui le peuplent, dans la filiation directe de l’utopie encyclopédique.

La photographie a cette particularité formidable d’être susceptible d’usages multiples, et le XIXe siècle en a fait largement la preuve, découvrant peu à peu les limites de l’objectivité de la photographie au profit de la subjectivité du photographe. Il n’existe alors pratiquement plus de domaine dans lequel elle n’est mise à profit, des hôpitaux psychiatriques aux études sur le mouvement, des soirées spiritistes aux voyages dans les îles.

Le XXe siècle transforme l’image que l’on s’était fait d’un art de la simple reproduction. Artistes, ethnologues et philosophes vont montrer que la photographie, même si elle est la trace indéniable d’une réalité quelconque, reste d’une grande ambiguïté, et que cette propriété fait précisément sa richesse.

Les surréalistes et les diverses avant-gardes des années 20 en quête de modernité rendront à la photographie ses lettres de noblesse en poussant de plus en plus loin les limites esthétiques d’un moyen d’expression désormais universel, largement popularisé par les magazines dans les années 30.

Le travail présenté ici fait référence à la tradition des sciences naturelles, en présentant des séries d’animaux dont le statut scientifique est indéniable. Il fait également référence à l’esprit des planches de l’Encyclopédiste, dans la mesure où sa présentation se prête à une interprétation esthétique qui n’est jamais prise en défaut, faut-il le souligner. Car l’intérêt principal de ce projet, et partant son succès, ne réside pas uniquement dans cette relation étroite entre l’art et la science, mais bien dans la preuve administrée que le sens de la photographie, loin de résider dans le contenu même de l’image, se loge dans la culture et l’inconscient de celui qui la regarde.

L’insolite et improbable collusion d’animaux réunis par le biais des artifices crée un monde incongru et paradoxal, comparable en tous points à l’imaginaire des contes et des fables. L’univers fantasmagorique - parfois effrayant - passe ici du constat à l’allégorie, de la typologie à la poésie.

C’est cette relation étroite entre l’art, la science et l’imaginaire qui met en abîme la fragilité acquise des certitudes, notamment celle supposée de la vérité des photographies. D’un musée imaginaire à l’autre, la photographie « naturalise », comme un génial taxidermiste, et redonne paradoxalement une forte apparence de vie à cet étrange cortège d’animaux figés dans leur artificielle plastique.

Daniel Girardin - Conservateur du Musée de l’Elysée